Cap sur la grève sociale !
Perspectives pour le 29 novembre et la suite
« L’hiver sera chaud, car la CAQ a déclaré la guerre à la société civile », annonçaient les auteurices d’une lettre ouverte publiée dans Le Devoir le 22 novembre dernier.
Ayant reçu plus de 800 appuis — donc près de 200 provenant de regroupements et d’organismes — cette lettre appelle à faire front commun contre la CAQ qui mène présentement une offensive non seulement contre ce qu’il reste du filet social québécois, mais aussi contre la capacité de contestation du communautaire et des organisations syndicales, ainsi que contre des groupes marginalisés, tel que les personnes migrantes, musulmanes et trans.
La publication du texte s’inscrit dans la préparation de la manifestation nationale du 29 novembre, que plusieurs attendent comme le coup d’envoi d’un mouvement social prolongé. Cette mobilisation intersyndicale, appuyée par le communautaire et les groupes militants, a le potentiel de rassembler un large pan des forces progressistes de la province et de montrer l’ampleur de l’opposition au régime destructeur de la CAQ.
Or, on peut s’attendre — et ce, peu importe l’ampleur de la participation le 29 novembre — qu’une partie des médias, de la classe politique et même de certain·es leaders syndicaux·les considèrent cette mobilisation comme un échec. Celleux qui s’empressent d’annoncer la mort de la gauche chercheront certainement à discréditer le potentiel d’un mouvement social fort pour l’hiver et le printemps à venir.
Il est, en ce sens, d’autant plus important de rappeler que cette mobilisation ne constitue ni le point de départ de la lutte en cours, ni son aboutissement. Elle s’inscrit plutôt dans la continuité et la convergence de différentes forces depuis longtemps engagées dans la lutte contre un régime caquiste qui craque de partout.
L’offensive Caquiste
Alors que la CAQ voit sa popularité chuter dans les sondages et qu’elle risque de perdre la majorité de ses sièges aux prochaines élections, le gouvernement Legault s’est engagé dans une véritable campagne de sabotage, voire de vengeance, incarnée par une série de projets de loi et de mesures qui mettent à mal le filet social, ou du moins ce qu’il en reste.
Le projet de loi 97, « visant principalement à moderniser le régime forestier » déposé par la ministre Maïté Blanchette Vézina — avant qu’elle ne claque la porte comme d’autres ministres caquistes — proposait de réformer le régime forestier québécois au profit de l’industrie. Le projet de loi prévoyait, notamment, de restreindre l’exercice de souverainetés autochtones et de rendre, de manière générale, l’opposition à l’industrie forestière pratiquement impossible sur près du tiers du territoire forestier que la loi entendait lui réserver.
Cette limitation des capacités de contestations constitue un thème récurent dans les récents projets de loi de la CAQ. Heureusement, une lutte soutenue menée par des groupes autochtones, appuyés par des organisations écologistes et des citoyen·nes, a réussi à faire échouer le projet de loi. Le blocage de routes forestières organisé par les gardien·nes du territoire autochtones, notamment au sein de l’alliance Mamo, ont joué un rôle plus que déterminant dans cette victoire.
De son côté, le projet de loi 1, dit « Loi constitutionnelle du Québec », vise à établir un cadre juridique autoritaire destiné à restreindre l’émergence de mouvements contestant les décisions de l’état. Il propose notamment d’introduire une notion de « droit collectif à la nation québécoise », que les juges devraient désormais appliquer dans leurs décisions en matière des droits de la personne. Or, la partie du projet de loi qui rencontre la plus vive opposition est celle qui entend limiter la capacité de certain organismes à contester les lois provinciales en se référant à la charte des droits et libertés.
Le projet de loi 1, ou Loi constitutionnelle du Québec a été déposé le 9 octobre dernier par le ministre de la Justice et ministre responsable des Relations canadiennes Simon Jolin-Barrette.
Il vient affaiblir considérablement un des principaux contre-pouvoirs du système législatif de la Belle Province, soit la capacité des groupes minoritaires et marginalisés à invoquer la Charte des droits et libertés pour se défendre contre les abus des gouvernements, selon Louis-Philippe Lampron, professeur de droit à l’Université Laval.
« Ce que [le gouvernement] veut, c’est de saper la capacité des institutions judiciaires – parce que ce sont les seules qui ont cette capacité actuellement – de déclarer des lois inapplicables parce qu’elles contreviennent aux droits et libertés protégés par la Charte québécoise », prévient-il.
– Francis Hébert-Bernier (Pivot, 24 octobre 2025)
Un autre projet largement dénoncé par les syndicats est le projet de loi 14 (anciennement PL 89) qui viserait, de son côté, à restreindre le droit de grève en renforçant la capacité du gouvernement de forcer le retour au travail des salarié·es, au nom du « bien-être de la population » — une notion d’autant plus floue qu’elle ouvre la porte aux dérives autoritaires. Cette attaque anti-syndicale s’accompagne du projet de loi 3 qui cible le financement du mouvement syndical et sa capacité à porter des projets politiques ou à soutenir des luttes au-delà de la question des relations de travail. Il s’agit d’un effort manifeste visant à dépolitiser et affaiblir les syndicats qui, malgré une érosion de leur combativité au fil des décennies, demeurent parmi les derniers contre-pouvoirs réellement effectifs.
À cela s’ajoute une série d’attaques en règle. On peut penser, notamment, au projet de loi 2, qui prévoit une réforme du financement du système de santé — réforme déjà responsable de l’annonce de fermetures de cliniques à vocation sociale, comme l’Agora. S’ajoutent également le gel des subventions destinées au communautaire, annoncé sans préavis par la ministre France-Élaine Duranceau; la réforme de la méthode de calcul du TAL pour les hausses de loyer, qui contribuera à aggraver la crise du logement; la volonté d’interdire les prières de rues; les mesures anti-trans en éducation, notamment en matière de toilettes mixtes; le recul des droits des prisonnières trans; ou encore les obstacles et gels imposés aux démarches d’immigration. Et l’on pourrait probablement ajouter bien d’autres attaques à la démocratie, au tissu social, aux droits individuels et plus généralement à nos conditions de vie.
Il semble que Legault et sa clique aient décidé de conclure leur règne de terreur par un large saccage social — saccage qui laissera vraisemblablement au prochain gouvernement la voie libre pour poursuivre, voir accélérer, la dérive autoritaire en cours.
Alors quelle réponse de la part des forces progressives ?
Au cours des derniers mois, les mobilisations populaires se sont autant multipliées qu’intensifiées. Le 7 novembre, près de trente mille étudiant·es déclenchaient une grève pour dénoncer l’austérité et les dérives autoritaires en éducation. En parallèle, les employé·es de la STM ont entamé une grève générale de plusieurs semaines afin d’exiger de meilleures conditions de travail et un financement adéquat du transport public.
Depuis l’été, les défenseur·euses autochtones du territoire et leurs allié·es ont mené, comme on le rappelait plus tôt, une série de blocages et de manifestations pour contrer la réforme du régime forestier et affirmer leur souveraineté territoriale.
Le 23 novembre, le nouveau Front Populaire Antifasciste organisait de son côté une manifestation populaire contre l’extrême-droite, qui a rassemblé plusieurs groupes communautaires et syndicaux.
Toujours bien en vie, le mouvement de solidarité avec la Palestine poursuit sa mobilisation, tant dans la rue que dans les institutions d’enseignement complices, malgré une répression atteignant des sommets de ridicule, notamment à Concordia, où l’administration semble avoir renoncé à toute forme de démocratie interne.
Et bien sûr, les groupes de justice migratoire, écologistes, féministes, queers et trans continuent chacun de mener leurs combats et d’organiser leurs propres séries de mobilisations.
Après plusieurs années durant lesquelles il a pu paraître que la province au grand complet avait sombré dans l’apathie et abandonné son héritage combatif, tout porte désormais à croire que le corps social s’est bel et bien réveillé. Les forces progressistes se multiplient et s’incarnent aujourd’hui dans une multitude de groupes et de formes d’organisation.
Néanmoins, parce qu’elles demeurent éparpillées et isolées, ces forces sont mal équipées pour affronter la gravité du moment qui se construit devant nous, sur fond de montée du fascisme à l’échelle mondiale. Il nous faut, aujourd’hui, faire front commun et converger pour opposer à la classe dirigeante un mouvement social fort et déterminé. À cet égard, il est encourageant de voir les syndicats offrir une piste de convergence. À nous de s’en saisir.
La manifestation du 29 novembre permettra, on l’espère, aux différents mouvements de converger dans la rue, de se rencontrer, de se rejoindre et d’exprimer ensemble leur indignation. Mais c’est une autre date qui devrait véritablement nous donner espoir.
Cap sur la grève sociale le 1er Mai !
Un mot d’ordre commence à émerger au sein des syndicats : un appel à organiser une grève sociale pour la journée internationale des travailleurs et travailleuse, le 1er mai prochain.
Qu’est-ce qu’une grève sociale?
La grève sociale, c’est un arrêt de travail et d’activités le plus large possible. Cela a pour but de s’opposer à des décisions du gouvernement qui vont à l’encontre des intérêts de la majorité de la population.
C’est donc un mouvement de grève qui regroupe des groupes sociaux de différents secteurs (syndicats, associations étudiantes, groupes communautaires, groupes de femmes, etc.) Une grève sociale est différente d’une grève traditionnelle dans un syndicat puisqu’elle a des revendications communes à portée sociale plus larges que de gagner une meilleure convention collective, et qu’elle regroupe plusieurs secteurs de la société.
Une seule journée de mobilisation ne suffira évidemment pas à atteindre nos objectifs. Mais se fixer un horizon clair peut nous permettre d’articuler nos forces autour d’une rage commune et d’affronter collectivement l’offensive caquiste.
D’ici là, il sera crucial d’investir les espaces de convergence qui se dessinent, à commencer par la grève étudiante appelée par la CRUES pour la semaine du 23 au 27 mars.
En effet, si le 1er Mai 2026 s’annonce comme un moment charnière de cette lutte, il ne pourra jouer ce rôle que s’il agit comme la culmination de mois de mobilisations et d’organisation portées par l’ensemble des forces progressistes. D’autant que rien ne garantit que les directions des grandes centrales ne se désisteront pas — comme ce fut le cas en 2004, par exemple — ou ne chercheront pas à modérer, au possible, les moyens d’action par manque de courage politique.
À ce titre, il est dès aujourd’hui impératif de se saisir de cet horizon afin de penser nos interventions dans le mouvement en train de naître.
Toustes ensemble, renversons la vapeur et confrontons la vague autoritaire et austéritaire — qu’elle soit caquiste ou autre !
