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Déclaration post-condamnation

Par Rita Bo Brown
Tirée de QUEER FIRE. The George Jackson Brigade. Men against sexism and gay struggle against prison.

Très peu de gens connaissent Rita Bo Brown et le rôle qu’elle a joué dans les cercles insurrectionnels anarchistes et lesbiens des années 1970-80. Rita bo Brown est une butch blanche de la classe ouvrière rurale de l’Oregon. Elle a mené, dans les années 1970, une série de braquages et d’attaques à la bombe sur des banques et centre commerciaux en compagnie d’autres membres de la George Jackson Brigade [nommée en l’honneur d’un prisonnier dissident des Black Panthers ayant été abattu lors d’une tentative d’évasion présumée], un groupe anarcho-communiste révolutionnaire composé en majeure partie de queers, de féministes et de personnes BIPOC qui avaient en commun le désir de mener une lutte anti-carcérale par les moyens de l’action directe armée. En septembre 1977, Brown est arrêtée et inculpée lors d’un braquage. Après neuf ans en prison, elle continue son travail activiste et fonde des comités pour soutenir les lesbiennes incarcérées. Ci-dessous se trouve la traduction de la déclaration faite à la cour suivant sa condamnation.

Le texte de Brown n’est pas parfait. Il martèle des positions avec lesquelles, en tant que queer révolutionnaires nous sommes déjà d’accord, ou encore d’autres dont nous nous sommes détachées depuis les dernières décennies. Sa diffusion en français n’a pas pour objectif de créer une figure héroïque de freedom fighter, ni de faire circuler des idées nouvelles, mais plutôt d’historiciser celles que nous partageons déjà, de les inscrire dans une généalogie de queers en tabarnak qui sont passé·es à l’action et dont la mémoire mérite d’être célébrée, transmise et partagée

Je me tiens ici, devant cette parodie de justice, pour être condamné par elle à titre d’ennemi – et je suis son ennemi ! Je suis membre de la George Jackson Brigade et je connais la réponse à la question de Bertolt Brecht : « Quel est le plus grand crime, braquer une banque ou en fonder une ? »

C’est envers mes sœurs et frères de la classe ouvrière que je me sens redevable – PAS devant ce tribunal, qui harcèle et fouille mes pairs avant qu’iels ne puissent entrer dans ce qui est pourtant censé être leur salle d’audience. PAS à ce tribunal ou à tout autre tribunal, dont le but caché est de punir les pauvres et les non-blanc·hes au nom du gouvernement américain. Un gouvernement qui perpétue les crimes de guerre et la répression n’a AUCUN droit d’infliger une punition à celleux qui résistent à la propagation de la mort et de la misère dans le monde. Ce gouvernement n’a pas demandé à nous, ses citoyen·nes, ce que nous pensions de l’intervention de la CIA au Chili ou des participations actuelles des grandes entreprises américaines en Afrique du Sud.

Je viens d’ici [I am a native] et je me bats sur ma terre natale ! Je suis née et j’ai grandi ici.  Toute ma vie, je l’ai passée dans l’Oregon et à Washington. Mes parents sont des ouvrier·ères. Mon père a travaillé dans une usine pendant trente-deux ans, et ma mère a été ouvrière non qualifiée à la maison de retraite du comté. Nous devions toujours compter chaque centime et nous priver d’une chose ou d’une autre pour tenir d’un jour de paie à l’autre. J’ai pompé de l’essence, j’ai été commis, mécanicienne, imprimeuse et bien d’autres choses encore. Cela fait de moi une travailleuse ordinaire, comme la plupart des gens en ce monde. Rien ne nous permet de survivre en dehors de notre labeur – de notre sueur.

Nous sommes esclaves ! Contraint·es de donner notre force de travail et nos vies afin de maintenir un système économique conçu pour servir uniquement les riches – presque toujours des hommes blancs propriétaires d’entreprises. Cette classe dirigeante n’a aucun respect pour la vie humaine. Ses seules préoccupations sont la propriété privée et le pouvoir personnel. Dans ce théâtre de la cupidité, ils nous manipulent comme des marionnettes.

Ici même, en Oregon, il existe des montagnes de preuves démontrant que les grandes entreprises, protégées par les gouvernements de l’État et le fédéral, nous escroquent quotidiennement. Quel bénéfice Weyerhauser [entreprise américaine du secteur de l’industrie papetière] a-t-il réalisé l’année dernière ? Quel montant d’impôts l’entreprise a-t-elle payé sur ces bénéfices, le cas échéant ? Comment se fait-il que celleux qui sacrifient leur vie pour George Weyerhauser ne touchent aucun profit ? Comment se fait-il que Weyerhauser puisse continuer à payer de petites amendes pour pollution et ne soit pas obligé d’installer des systèmes anti-pollution ?  Les réponses à ce genre de questions nous apprendront qui est George Weyerhauser et ce qui l’intéresse vraiment.  Ces jolies publicités que nous voyons à la télévision sont une fumisterie qui nous empêcher de voir la vérité.

Rita Bo Brow menottée et sous escorte.

Si peu de personnes dans cet État savent que l’usine de Wah Chang [entreprise manufacturière américaine dans l’industrie des métaux basée à Albany, Oregon], juste au nord d’Albany – juste là, sur l’autoroute – tue l’air pur, l’eau et même la terre, que valorisent pourtant si hautement les habitant·es de l’Oregon. Pendant des années, nous avons pensé qu’il s’agissait d’une usine de pâte à papier malodorante, mais c’était un mensonge ! Wah Chang est en réalité un fabricant de zirconium, un métal vital pour que le gouvernement puisse poursuivre son projet de développement d’énergie et d’armes nucléaires sans correctement prendre en considération les morts et les destructions potentielles causées même par l’accident le plus minime. Wah Chang déverse chaque jour du poison radioactif dans nos vies ! Les amendes qu’il paient sont dérisoires, personne ne les force à nettoyer leurs ravages et eux continuent de maintenir qu’ils n’ont pas à le faire. Les travailleurs courent un risque très réel de maladie grave, de blessure, voire de mort.

L’université de l’Oregon a investi trois millions de dollars en actions dans vingt-huit sociétés sud-africaines. Le Conseil d’État de l’Éducation a délégué cette responsabilité au procureur général, qui l’a lui-même déléguée au trésorier de l’État. L’État de l’Oregon finance le gouvernement le plus raciste et génocidaire au monde. Les montagnes de preuves sont partout.

Les prisons sont aussi une grosse industrie. À l’échelle nationale, leurs bénéfices annuels atteignent les deux milliards de dollars. Les prisons encouragent le « terrorisme » en faisant du déni des droits humains et démocratiques une chose courante. Regardez qui est en prison et pourquoi : 75 % de tous les adultes enfermé·es dans les prisons américaines sont des citoyen·nes du tiers monde. C’est une preuve claire et simple du racisme systématique.  À l’heure actuelle, dans l’Oregon, trois poursuites pénales pour pratiques cruelles et inhabituelles [cruel and unusual punishment suits] sont en cours : une envers l’établissement correctionnel de l’Oregon, une au pénitencier de l’État de l’Oregon et une à la prison pour mineurs McClaren. Il est dans l’intérêt de chaque personne dans cet État d’enquêter sur ces poursuites. Nous savons tous que ce sont les travailleur·es impuissant·es et les pauvres qui vont en prison. Les vrai·es criminel·les – les riches – sont gracié·es par d’autres criminel·kes riches ou vont dans les country clubs pour y purger une peine de courte durée. (Ils peuvent aussi demander à « papa » de verser pour eux 1,2 million de dollars de caution après condamnation.)

Je suis une femme qui s’inquiète grandement du fait que les domaines les plus négligés dans le soi-disant système judiciaire sont le viol, la violence conjugale et la maltraitance des enfants.  La femme [womyn] d’aujourd’hui souffre chaque jour de l’oppression sexiste. Partout où elle regarde, elle voit les stéréotypes sexistes lui crier ceci : vous êtes un objet sexuel – vous ne pouvez pas contrôler votre propre corps – les hommes ont parfois besoin de vous battre – le viol n’existe pas, vous devez l’avoir cherché. Et si elle ne peut pas faire face à cette folie, le corps médical, dominé par les hommes, la déclare folle. 90 % des patients des hôpitaux psychiatriques sont des femmes [wimmins].

Je suis une lesbienne – une femme [womyn] qui aime totalement les femmes [Wimmin]. Une femme [womyn] qui s’aime elle-même et aime ses sœurs. Une femme [womyn] qui est fière de dire qu’aimer les femmes [Wimmin] est un aspect très beau et positif de sa vie. Lorsqu’une femme [womyn] ou un homme décide d’être ouvertement gay – de « sortir du placard » – iel risque la désapprobation sociale, le harcèlement policier et fait face à la possibilité très réelle d’être battu·e dans la rue. On nous refuse un emploi, on nous renvoie des lieux publics, on nous refuse un logement, nos enfants peuvent nous être volés et la plupart des psys pensent encore que nous souffrons d’une maladie sexuelle incurable. Cette discrimination flagrante constitue un déni systématique de nos droits démocratiques et humains. Cela ne devrait jamais être un crime pour quiconque d’aimer et de se soucier d’une autre personne. La liberté d’être ce que nous sommes est la raison pour laquelle nous nous battons tous·tes ! Les femmes [Wimmin] aimant les femmes [Wimmin] et les hommes aimant les hommes, ça n’a rien de nouveau. Depuis le début de l’humanité, nous aimons, libres et fier·ères. Notre culture, bien que peu documentée en raison des grands efforts déployés pour effacer notre histoire [herstory], existe bel et bien. À l’époque de Sappho et de l’île de Lesbos, notre sexualité était ouverte et acceptée.  Les dirigeants autoproclamés – les profiteurs – ont ensuite parcouru la terre et, en guise de bottes, ils portaient la répression. Une répression dont le but est d’écraser toustes celleux qui ne se conformeront pas à leurs idées ou ne reconnaîtront pas leur droit à détruire nos différents modes de vie. Nous avons été de puissant·es guerrier·ères dans de nombreuses guerres – celles des Amazones et des Romain·es. Pas même Hitler, qui a tenté de nous éradiquer lors de l’une de ses premières expériences d’extermination, n’a pu nous détruire. Joe McCarthy nous a aussi traqué·es. Aujourd’hui, la peur de l’homosexualité promue par les « maîtres de la déraison » encourage les campagnes fascistes à la Anita Bryant, fondées sur l’hystérie et l’ignorance. Ce type de peur institutionnalisée est utilisé constamment pour nous empêcher de construire une forte résistance. Ces pratiques seront de moins en moins efficaces à mesure que nous apprendrons à comprendre les tactiques de guerre psychologique utilisées par les riches pour nous maintenir toustes à notre place. Mais nous devons rester attentif·ves à la menace très réelle du fascisme et la détruire avant de nous retrouver encerclé·es.

J’aime les enfants. Pour moi, iles sont les êtres humains les plus beaux, les plus honnêtes, les plus sincères et les plus créatif·ves. C’est pour leur avenir comme pour le mien que je me bats. Mon cœur, plein d’amour pour tous ces gens. Mon cœur, plein de rage contre le système capitaliste/impérialiste qui nous piège et nous détruit dès la naissance. Je suis la colère des gens, je suis comme le tonnerre précédant la pluie qui guérira la terre.

Il est nécessaire de définir la « lutte armée » et le « terrorisme », car ces termes sont souvent utilisés de manière interchangeable, à tort. Cette erreur est commise à répétition par les médias hétérosexuels, qui se contentent souvent d’obéir aux ordres du FBI et autres gestapos gouvernementales. La presse oublie que son véritable travail est de rapporter les faits au peuple – de ne pas faire usage de sensationnalisme simplement pour promouvoir une chaîne ou un journal en particulier, et de ne pas participer au silence médiatique en dissimulant des informations. Le « terrorisme » est une action armée qui ignore délibérément et brutalement le bien-être du peuple. C’est la violence malsaine institutionnalisée de la classe dirigeante et de ses forces de police : les bombardements insensés du Vietnam ; le massacre de l’Attique ; le massacre de l’État de Kent ; le massacre de l’État de Jackson ; les meurtres individuels de Clifford Glover, Karen Silkwood et George Jackson ; les meurtres et stérilisations continus d’autochtones et de Portoricain·es ; la méthode de confinement inhumaine subie par Assata Shakur. La «lutte armée» est le recours à la violence contrôlée, telle que les occupations armées, les enlèvements, les évasions de prisonnier·ères, les vols à main armée, les attentats à la bombe, etc. Un facteur primordial, pour les différencier, est que le souci du bien-être des innocent·es est toujours un élément vital de la planification et de l’exécution des opérations. Les combattant·es de la liberté du monde entier ont toujours fait la distinction entre la « lutte armée » révolutionnaire contre la classe dirigeante et le « terrorisme » de violence aléatoire utilisé par l’État contre le peuple.

Je suis une féministe lesbienne anarcho-communiste et anti-autoritaire ! Je suis une guérillera urbaine déterminée à donner ma vie blanche si nécessaire ! Comme l’a dit notre camarade et frère George Jackson – et c’est tout aussi vrai aujourd’hui qu’il y a presque dix ans – « Nous devons nous rassembler, comprendre la réalité de notre situation, comprendre que le fascisme est déjà là, que des gens qui pourraient être sauvés sont déjà en train de mourir, que des générations mourront ou vivront des demi-vies mutilées si nous n’agissons pas.

Amour et rage, feu et fumée,

Love and Rage – Fire and Smoke,        Rita 2/21/78

*note de la traduction : Brown utilise la graphie womyn/wimmins pour faire référence aux femmes dans le texte original. J’ai cru important de noter entre crochets cette spécificité car elle disparait avec le français « femme ». À mon avis, cette graphie historicise le texte et le replace dans son contexte politique (il marque la volonté répandue à l’époque parmi les féministes radicales de parler des femmes [women] sans utiliser le mot homme [men]). Le terme a aussi été critiqué à juste titre pour son emploi par des personnalités TERFs, et bien que Brown ne s’inscrive pas dans un discours transphobe, il me paraissait malhonnête de gommer son choix de graphie.

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