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Ni académie, ni état, ni gros bon sens : construisons un savoir révolutionnaire 

Par Souris

Originalement rédigé pour le magazine spécial « Une brique contre le comité des sages »

Le « comité des sages » se donne pour mandat de répondre à des problèmes de société, mais à partir d’un angle de lecture qui ignore complètement les oppressions systémiques liées aux enjeux de transitude. Au lieu de chercher des pistes d’éducation populaire pour contrer la panique morale transphobe, le gouvernement cherche une solution mitoyenne, qui réconforte les transphobes et étouffe les initiatives qui prônent des changements de société nécessaires à notre libération.

Le choix d’orientation du comité pose donc un problème sur le plan de la légitimité et inquiète par le choix des personnes qui y siègent et qui influencera forcément la démarche employée comme l’analyse des résultats. On nous parle d’un comité des « sages » en vidant le terme de tout sens dans le contexte actuel : la sagesse de trois personnes cis sans connaissances sur les réalités des transitions est nulle. Mais alors, que peut-on proposer, comme alternative, qui fasse écho à nos imaginaires révolutionnaires?

L’autorité scientifique comme appel à la raison

On pourrait penser que la réponse évidente à cette question est que les personnes qui siègent dans les universités sont les plus à mêmes de construire des savoirs. C’est en effet le rôle que les membres de cette institution se sont octroyés en encadrant leur pratique par la rigidité de la démarche scientifique. Pour qu’on reconnaisse l’autorité de leur savoir, les personnes s’enrôlent dans un long parcours académique. L’université prétend ainsi assurer le plus d’objectivité possible lorsqu’elle produit des savoirs qui sont rarement neutres d’un point de vue politique. Elle s’accorde aussi le rôle de déterminer qui ont le droit d’autorité sur la construction de savoir sociale. N’est-ce pas justement une des meilleures tactiques pour gagner un débat que de faire appel à tel article ou à ce que telle personne chercheuse a dit? C’est pratiquement devenu une évidence de penser que ces personnes sont les plus aptes à analyser une situation, et on en oublie parfois nos propres facultés à réfléchir en dehors de leurs paroles, ou de considérer plusieurs perspectives sur un même sujet pour arriver à des conclusions plus abouties.  

Mais si cette autorité de construction des savoirs est aussi établie dans nos conventions sociales, qu’est-ce qui fait qu’on l’oublie si facilement quand on parle de retirer des droits aux personnes trans ?  En effet, depuis plusieurs années, les consensus scientifiques s’accordent sur les aspects positifs d’une approche trans affirmative pour la santé mentale des jeunes personnes trans. Pourtant, les journalistes de Radio Canada, dans leur documentaire « Trans express », choisissent de ne présenter qu’une partie des recherches, celles qui s’y opposent. Des articles qui ne passent pas par l’étape cruciale de l’évaluation par les pairs scientifiques. On fait donc appel à l’autorité scientifique seulement pour lui faire dire ce qu’on veut, pour cacher nos opinions problématiques et haineuses sous le couvert de la science. On ne cherche plus à s’informer avec les recherches, mais à se justifier avec une autorité illusoire. 

Voilà donc le point de conflit principal qui envahit nos débats de société : la recherche scientifique sera toujours confrontée au gros bon sens social. Il n’y a pas que les critères de validité scientifique qui sont importants pour qu’on prenne au sérieux les résultats d’une recherche. Elle doit aussi passer le procès du «gros bon sens » que les médias évoquent constamment pour vendre du confort à son auditoire. 

Se heurter au gros bon sens : où est le pouvoir? 

Mais c’est quoi, le gros bon sens social ? Et qui construit ce gros bon sens, cet élément qui subordonnerait l’autorité scientifique ?

On le voit apparaître un peu partout dans les commentaires de la droite, où il est utilisé pour nier l’existence et le ressenti des personnes trans, et dans tous les autres enjeux sociaux qui remettent en cause le pouvoir dominant. D’un côté, les personnes qui y font appel le trouvent évident et assument sa compréhension par toustes. D’un autre côté, le gros bon sens est souvent volatile, il change d’une réalité à une autre, d’une époque à une autre, d’une communauté à une autre, ou encore d’une réplique à l’autre dans une conversation. Dépasser ce concept de gros bon sens est une nécessité si on souhaite approfondir nos dialogues, pour mettre abruptement fin à l’évidence du pouvoir qu’on lui accorde. Pour se faire, il faut comprendre son origine.  

Le gros bons sens n’est en fait qu’une évocation de la norme dominante comme étant évidente et indiscutable. Le gros bon sens, c’est bien sûr l’acceptation du schéma de la famille nucléaire cis-hétéro-patriarcale (peu importe si on est queer ou pas), l’acceptation de l’économie capitaliste comme seul mode de fonctionnement et, enfin, l’acceptation du fait que l’homme cis blanc en pleine capacité ait droit de regard sur les choix de toutes celleux qu’il oppresse. Remettre en question ne serait-ce que certaines composantes des normes revient rapidement à s’associer à la dégénérescence sociale, qui mettrait en danger la civilisation (en dépit du fait, réel, que des parties de notre société sont constamment mis en danger par la norme). 

Manifestation du 31 mars 2024, organisée par Nous ne serons pas sages pour le Trans Day of Visibility

Cela revient donc à dire que le gros bon sens est toujours une question de pouvoir. Les personnes qui le créent ont un prestige établi dans la société. C’est sur lui que repose leur droit de déblatérer et de créer des savoirs sociaux, car la norme s’enlace facilement à ce que l’on conçoit comme la neutralité. Tandis que les discours politiques expriment les émotions de colère, de tristesse et de peur liées aux oppressions multiples vécues, la neutralité est réservé à celui qui peut s’en séparer. En étant détaché de ces émotions, il est facile d’être étiqueté comme un être « rationnel », capable de voir tous les côtés de la médaille. Les opinons qui pèsent le plus dans la balance sont donc celles des personnes qui se voient « attaquées » dans leurs privilèges. En somme, cela veut dire que les hommes, les blancs, les hétéros, les personnes cis, les personnes dites « normales » sont considérées comme beaucoup plus aptes à fournir les bonnes réponses. La réponse modérée. La réponse acceptable, celle qui relève du « gros bon sens ».

Les personnes opprimées doivent donc ou bien tenter de se rapprocher de la norme et se faire reconnaitre comme aptes à performer les codes sociaux adéquats, ou bien subir la dénégation de leurs opinions, de leurs vécus. La validité de tout ce qu’iels auront envie de dire devra être jugé par un comité des sages, par un gouvernement, par une autorité relative normalisatrice. Bien des personnes de nos communautés se sont ralliées à ces discours pour tenter de rester dans l’acceptabilité sociale. 

Mais ce verdict du gros bon sens n’en est pas vraiment un qui permet de théoriser. Parce que le gros bon sens n’est pas souvent une donnée très stable, toustes pourraient se retrouver un jour de l’autre côté de la sagesse. Le gros bon sens est l’outil de base de la pensée réactionnaire, qui se régale des paniques morales de plus en plus pressantes. Cet outil de la droite doit constamment se repositionner sur un échiquier politique qui bouge et y chercher un équilibre pour conserver l’ordre. Et les bordures de l’échiquier doivent être de plus en plus rigides quand presque tout autour brûle et que de plus en plus de pions piliers du combat cherchent à creuser des trous pour s’échapper.

Ce qu’on peut toutefois remarquer, c’est que la droite réactionnaire, en réutilisant toujours les mêmes arguments de normalité et de gros bons sens, pédale de plus en plus fort pour rester cohérente. Ses arguments sont pauvres en capacité théorique et ils utilisent des termes (comme « idéologie de genre ») qu’ils n’arrivent pas à définir autrement qu’avec des discours complotistes.

Images de mobilisation issue du site de la campagne Nous ne serons pas sages

Or il ne faut pas négliger un avantage non-négligeable devant la droite. Nous ne sommes pas dans l’obligation de centrer nos discours vers la conservation des normes. Nous avons le pouvoir de créer des imaginaires révolutionnaires, tandis qu’eux se retrouvent à toujours devoir s’y opposer. 

L’alternative au comité des sages, les savoirs expérientiels. Vers une pensée révolutionnaire 

Le comité des sages a pour mandat de récolter des perspectives pour orienter les décisions du gouvernement sur les « enjeux trans ». Entre autres, on parle de toilettes non-genrées, de la liberté de choix des jeunes sur leur transition médicale et sociale, du contenu des programmes d’éducation à la sexualité et la diversité. Mais bien sûr, les personnes cis cherchent d’abord à confirmer leur opinion première en interrogeant d’autres personnes et groupes transphobes. Il sera inévitable de questionner des groupes LGBTQ+, mais seulement ceux qui ont acquis une certaine convenance sociale, ceux qui souscrivent aux critères du fameux « gros bon sens ». Peut-être que quelques militant·es tenteront de faire entendre leurs opinions, mais il est peu probable que celles-ci soient entendues. 

Peu importe comment se dérouleront les consultations, nous ne voulons pas nous satisfaire de la parole de quelques personnes qui représenteraient la communauté (fort probablement des personnes plus privilégiées). Quand nous disons « écoutez nos expériences », nous faisons référence à l’ensemble des expériences de transition et de violence systémique. Cela demande un travail de mise en commun qui ne peut être fait que par un nous collectif et mouvant. Un nous qui accepte la remise en question, le changement constant, les discussions multiples, un nous qui s’oppose aux solutions faciles, binaires et uniques. Cela se traduit par une reconnaissance première de nos autonomies tout en considérant que nos libertés sont d’abord collectives. Cela se concrétise aussi en offrant plusieurs sites de décision qui communiquent ensemble pour raffiner la compréhension d’enjeux sociaux aussi complexes.

Cela signifie que le comité des sages est complètement inapte à remplir ses mandats, parce que les personnes ont droit à leur autonomie et à leur liberté sans qu’un État ou que personne d’autre ne décide que leur choix est anormal. Cela implique une transformation profonde de nos manières d’exister, de construire les modalités de nos vivre-ensemble. Cela implique une pensée révolutionnaire queer : mettons à jour les normes, requestionnons les présupposés qui les fondent, reconstruisons autre chose qui nous libère. 

La pensée révolutionnaire enclenche aussi un processus de changement collectif à travers l’éducation populaire, pour que toustes aient à disposition les outils nécessaires pour réfléchir sur leur oppression, partager leurs réflexions et opérer un changement de système complet.

L’autorité comme obstacle principal à une pensée révolutionnaire 

Le pouvoir de création révolutionnaire a besoin de s’opposer à l’autorité, autant celle que l’on confère à l’université que celle que l’on confère à l’État. 

L’université a beau adopter des outils pertinents pour cadrer la construction du savoir, elle est traversée par bon nombre d’oppression qui érigent des barrières et. Le travail de nos adelphes opprimé·es ne doit pas être négligé en tant qu’il constitue un véritable outil pour notre libération, mais il se heurte parfois à la censure de collègues plus « sages » (encore une fois, lire plus proche de la norme) ou à des difficultés de financement. Il ne faut pas non plus oublier que la posture de chercheur·e crée un déséquilibre de pouvoir. Ce déséquilibre limite l’appropriation par toustes de la démarche de création du savoir sur ce qui opprime certain·es et donc sur ce qui peut les libérer. C’est particulièrement vrai lorsqu’on parle d’enjeux de classe sociale et de scolarisation, des inéquités exacerbées par les systèmes racistes, sexistes et queerphobes. On ne peut que continuer à rêver et à entreprendre des démarches d’éducation populaire où une attention soutenue est portée à la redistribution du pouvoir. Cela demande un long travail d’écoute et de traduction de nos pensées pour les mettre en commun sans les soumettre à des critères qui disqualifieraient indûment certaines d’entre elles, comme la qualité de la langue, la confiance gagnée avec la réussite scolaire et la rapidité à produire une réflexion. 

Et l’État? Nous devons refuser que l’État prenne en charge le travail de récolter les perspectives comme il le fait avec le comité des sages. Nous devons refuser que les prises de décision se fassent dans une assemblée qui n’écoute jamais la rue, les pétitions, les cris d’indignation. Il nous faut arrêter de reléguer aux député·es des tâches qui incombent à toustes. Nous pouvons prendre des décisions sur le bien-être collectif en nous responsabilisant quant à l’ensemble du processus politique. Regardons en face les conséquences deschoix transphobes, racistes et sexistes de nos sociétés : prenons-la en charge collectivement et tenons responsables du travail de guérir et de prévenir. Nous devons réagir, nous devons nous réapproprier le pouvoir de l’état et de la police qui ne fait qu’aggraver la situation.

École autogérée Zapatiste dans le Chiapas au soi-disant Mexique

Bien sûr, s’opposer à l’autorité ne veut pas dire créer du savoir n’importe comment, sans critère d’évaluation, sans reconnaissance des savoirs théoriques multiples. S’opposer à l’autorité exige de toujours questionner ce qui nous permet d’évaluer, de remettre en question les processus établis, de ne pas recréer des normes inchangeables. Bien sûr, cela implique que la construction du savoir social révolutionnaire doit se faire collectivement, en considérant les perspectives directes et en partant des expériences vécues des oppressions. Mais tout n’est pas à réinventer, et des démarches scientifiques rendues accessibles par le décloisonnement des universités pourraient être considérées. 

Vers une diffusion du pouvoir : nous pouvons construire, nous pouvons transmettre 

Comment faire tout cela concrètement ? Je ne détiens pas la réponse absolue, mais je souhaite souligner ici certaines possibilités que nous investissons déjà pour articuler nos pensées révolutionnaires, nos pensées porteuses de nos libérations. Et, plus important encore, je m’intéresse aux façons de propager une éducation populaire qui détruira l’hégémonie du gros bon sens. 

Possibilité 1 : création de collectifs

Ne cherchons pas secours dans un groupe ou dans un autre pour nous dicter quoi faire, pour suivre la bonne ligne, pour trouver les réponses. La révolution appartient à toustes, nous avons la responsabilité de nous mobiliser. Créons des collectifs dans lesquels nous essayons divers outils pour prendre des décisions autrement. Redonnons-nous le pouvoir de discuter, de s’opposer, d’être en conflit politique, d’essayer des solutions. Soyons une centaine de collectifs à organiser des manifestations, chaque semaine, pour envahir nos rues. Récoltons nos savoirs expérientiels, partageons nos réflexions, lisons-les pour en créer de nouvelles.

À partir de ces collectifs, imaginons de nouvelles constructions du savoir. Diffusons des textes et des journaux qui se répondent, où existe un espace pour le désaccord. Squattons des lieux pour faire revivre les universités populaires. Créons des moments de discussions communes. Entrons aussi en dialogue avec les archives de nos adelphes révolutionnaires. 

Possibilité 2 : mobilisation de slogans 

Nos slogans politiques ne sont pas anodins ni inintéressants. Ils changent et peuvent se créer dans une influence réciproque avec nos théories et nos réflexions. Ils dépassent souvent les frontières, sont traduits et réinterprétés. Ils créent des liens, de nouveaux vocabulaires. Ils nous appartiennent quand on les crie fort, et on a le droit de les changer un peu, de les rendre vivants. Ils sont cette continuation entre nos expériences communes et intimes de la violence. Alors, continuons à les créer, à les partager dans les rues, que ce soit par la parole éphémère ou les traces plus constantes de nos arts de rue.

Possibilité 3 : Alliance de nos politiques

Nos luttes ne sont pas étanches, elles ne sont pas en compétition. Nous avons répété et nous continuerons de répéter que nous ne sommes pas libres tant que toustes le seront pas. Renforçons nos luttes en nous soutenant, en collaborant, en créant des alliances entre groupes. Créons des occasions de compréhension commune et tissons des liens entre nos oppressions. Ne cherchons pas à énumérer des mots sans intégrer leur sens dans nos pratiques. Dans cette perspective d’alliance, nous devons développer notre capacité d’écoute et respecter le savoir expérientiel concernant des oppressions que nous ne vivons pas pour éviter de se déresponsabilliser. C’est en créant des savoirs entre communautés opprimées qu’on commencera à déplacer nos limites et nos biais, et que nous éviterons de créer de nouvelles connaissances qui resterons exclusives à certain·es. La remise en question doit être continue pour une libération durable. 

Construisons ensemble l’alternative. Parce que nous avons toustes quelque chose à proposer dans cette quête révolutionnaire du savoir. 

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