SOIS GAY, DÉSOBÉIS
Intimités criminelles. Bash Back !
Originalement rédigé et mis en circulation en avril 2019 par le Mary Nardini Gang
Sur la torpeur
Vivre dans cette culture, c’est être mort·e et mis·e à nu. La torpeur est l’affect que convoitent celleux qui appartiennent à l’ordre social dominant. Au sein de telles relations sociales, la vie est réduite à l’échange et au capital. La mort est partout ; en celleux qui marchent dans la rue sans jamais croiser le regard d’un·e autre, dans les échanges qui rythment le travail du secteur tertiaire, dans les allées d’un supermarché et sur les bancs des églises. Dans le capital, dans l’hétéronormativité, dans la loi, la moralité – partout se trouve la logique de la mort.

L’impensabilité de nos désirs est réitérée à l’envi. Le pouvoir, le contrôle sont inscrit sur nos corps. Qu’est-ce que la passion ? Le désir ? L’aventure ? Le jeu ? Rien d’autre que des slogans accrocheurs de publicitaires. Nos amours, nos appétits et nos corps mêmes sont inscrits dans cette culture. Le capital marque nos corps de son écriture. Nous n’osons pas rêver. Comment pourrions nous vraisemblablement vouloir plus ?
Et les agents comme les efforts déployés par le biopouvoir – les bottes des casseurs de queers, la présence panoptique et continue des caméras de surveillance et leurs lumières bleues qui clignotent, les sirènes et les fusils des policiers, les campagnes promouvant le mariage gay et l’accès au service militaire, les souffrances persistantes provoquées par la monogamie, et ces mannequins si galbés, présentés ad nauseam – se tiennent érigés partout à la manière de postes de contrôle garantissant l’impossibilité de toute autre alternative. La vie, réduite à sa plus simple expression, n’est rien de plus qu’une tentative de survie brute – banale, froide, abêtissante. Comment est-ce que ça pourrait être plus clair ? L’hétérocapitalisme et cette culture, cette totalité, sont là pour nous détruire.
Prendre et partager : à propos d’obtenir ce qui nous appartient
La mécanique du contrôle à rendu nos existences mêmes illégales. Nous avons enduré la criminalisation et la crucifixion de nos corps, de nos sexes, de nos genres ingouvernables. Raids, chasses aux sorcières, condamnations au bûcher. Nous avons occupé la place réservée aux déviant·es, aux putains, aux pervers·ses, aux abominations. Cette culture a fait de nous des criminels et, évidemment, en retour, nous avons dédié nos vies au crime. Suite à la criminalisation de nos plaisirs, nous avons découvert le plaisir qu’il y a à commettre des crimes ! Une fois banni·es et criminalisé·es en raison de notre identité, nous avons réalisé que nous sommes bel et bien des fucking hors-la-loi !
Beaucoup considèrent que les queers sont à blâmer pour le déclin de cette société – nous en tirons de la fierté. Certain·es croient que nous avons l’intention de mettre en lambeaux cette civilisation et son tissu moral – iels ne pourraient pas être plus exact·es. Nous sommes souvent décrit·es comme étant dépravé·es, décadant·es, révoltant·es – mais c’est qu’iels n’ont rien vu encore. Permettez-nous d’être explicites : nous sommes des anarcho-queers criminel·les et ce monde n’est pas et ne pourra jamais être suffisant pour nous. Nous voulons annihiler la moralité bourgeoise et ne laisser de ce monde que des ruines. Nous sommes ici pour détruire ce qui nous détruit.
Parlons de révolte. Nous retraçons le lignage de notre criminalité queer et cartographions la disparition de l’ordre social. Oh ! Vous n’avez pas idée du nectar qui nous abreuve : lesbiennes pirates faisant rage sur les mers, émeutier·ères queers embrasant des voitures de patrouille, fêtes orgiaques parmi les décombres de l’industrialisme, braqueur·euses de banques arborant des triangles roses, réseaux d’aide mutuelle entre putes et brigand·es, bandes de tapettes travelos qui ripostent. On nous a assuré que chaque jour pouvait être notre dernier, en conséquence de quoi nous avons choisi de vivre quotidiennement comme si c’était le cas. En retour, nous promettons que les jours du monde tel qu’il est sont comptés.

Au sein de notre révolte, nous mettons en place une forme de jeu, formé de nos expérimentations avec l’autonomie, le pouvoir, la force. Nous n’avons jamais payé pour les vêtements que nous portons et le faisons rarement pour la nourriture. Nous volons nos employeurs et trouvons des astuces pour nous en sortir. Nous baisons en public et n’avons jamais joui si fort. Entre les potins et les préliminaires, nous troquons des conseils et des ruses. Nous avons mis à sac des endroits et nous sommes délecté·es tandis que nous partagions le butin. La nuit venue, nous avons détruit des objets puis sommes rentré·es à la maison en sautillant, main dans la main. Nous sommes continuellement en train de renforcer nos structures de soutien informel et nous nous supportons mutuellement. À travers orgies, émeutes et cambriolages s’articule l’aspect collectif de ces ruptures, que nous cherchons à approfondir.
Sur l’intimité criminelle. Bâtir des mondes et devenir, peu importe quoi
Le caractère extatique et électrisant du crime est indéniable. Nous avons ressenti la plus douce des montées d’adrénaline en fuyant la sécurité pour nous être sucé·es les un·e les autres dans l’autobus. Et rien ne procure un sentiment d’être vivant·e comparable au poids du marteau qui traverse la façade du capital. Le crime m’aide à sortir du lit tous les matins.
Nous, les queers et autres insurgé·es, avons développé ce que les « gens bien » pourraient appeler une intimité criminelle. Nous explorons les solidarités matérielles et affectives encouragées entre les hors-la-loi et les rebelles. En obstruant la loi, nous avons illégalement découvert la beauté en chacun·e de nous. En révélant nos désirs à nos complices, nous en sommes venu·es à nous connaître plus intimement que ce que la légalité ne pourra jamais permettre. C’est par le désir que nous produisons du conflit, et c’est dans ce conflit avec le capital que nous trouverons peut-être une échappatoire à l’étouffement de nos vies. La stratégie discursive adoptée par notre groupe, c’est le conflit.
Le vrai pouvoir qui s’exprime à travers les crimes que nous commettons n’est pas celui né du tort que l’on cause à nos ennemi·es, ni même celui qu’on acquiert en améliorant nos conditions matérielles (même si dans les deux cas nous prenons plaisir). Le pouvoir qui s’exprime réside dans l’empuissancement et dans les relations que nous créons. Dans le sexe comme dans l’attaque – lorsque nous abaissons nos masques et partageons l’emplacement de notre planque de briques – nous élargissons les possibles offerts par nos affinités. Par le crime, nous créons des nouvelles relations dynamiques reposant sur l’intimité criminelle. Ces possibilités nous apprennent de quelles manières nous pourrions, ensemble, mettre ce monde en miettes.
Nous devons devenir des corps-sans-organes. En chacun·e de nous réside un bassin virtuel contenant tout ce que nous sommes capables de devenir – nos désirs, nos affects, nos pouvoirs, nos façons de faire, et des possibilités infinies. Pour incarner et activer ces possibilités, nous devons expérimenter avec la manière dont nos corps agissent de concert avec ceux des autres. Nous commettons des crimes ensemble pour révéler notre devenir criminel.
Pour nous, « criminel » et « queer » ne sont pas des identités, ni des catégories. Criminalité, queeritude : ce sont au contraire des outils pour se révolter contre les idées d’identité et de catégorie. Ce sont des lignes de fuite que nous suivons sans retenue. Nous sommes en conflit avec tout ce qui restreint les désirs. Nous devenons, peu importe quoi. Notre unique point commun est la haine que nous éprouvons pour tout ce qui existe déjà. Ainsi partagée, une telle révolte désirante ne pourra jamais être assimilée par l’État.
Les têtes d’affiche de la droite invoquent l’imagerie d’une « guerre culturelle » qui serait menée par la société civile d’une part et par les queers de l’autre. Nous rejetons ce modèle. Notre guerre est une guerre sociale. Le lien entre domination et système des classes est omniprésent. Et cependant, partout apparaissent aussi des ruptures et des nœuds conflictuels. Dans ces fissures, nous existons en rébellion – nous les queers, les criminel·les, peu importe.
Les obscénités que nous proférons et nos murmures nocturnes composent un langage secret. Notre langage de voleur·euses et d’amant·es est étranger à cet ordre social, mais il porte ses notes les plus douces aux oreilles des rebelles. Ce langage révèle le potentiel que nous avons de créer des mondes. Le conflit est un espace de floraison pour nos possible alter egos. En organisant un univers secret d’abondance partagée et de possibilités collectives-explosives, nous bâtissons un nouveau monde fait d’émeutes, d’orgies et de décadence.
