CommentaireLutte

Récit de répression

Témoignage personnel de la brutalité policière du 1er Mai 2026

Soumission anonyme

* Ce texte a d’abord été partagé anonymement à un groupe militant, avant de nous être transféré. Nous le publions tel quel, sans correction ou révision, puisque nous ne pouvons échanger avec son auteur. Ce texte nous apparaît pertinent puisqu’il met en lumière le vécu de la répression policière qui est désormais la norme lors de manifestations à Montréal. L’étendue de la violence de cette répression tend à être oubliée ou normalisée et ce témoignage rappelle à nos cœurs cyniques de militants que nous ne devrions jamais cesser d’y voir une infamie abjecte.

« [...] any behavior in contradiction to these laws and regulations may be subject to targeted or coordinated police interventions » répète les camions du Service de police de la ville de Montréal (SPVM) en anglais, puis en français.

J’entends ce message à répétition en m’approchant de la manifestation du 1 mai. Qu’est-ce que ça veut dire ? Un enlèvement ? La question tourne en boucle dans ma tête, mais je me rassure en me répétant pourquoi nous sommes là. Et les raisons ne manquent pas: contre la mise à sac des territoires pour les besoins de l’industrie, contre les coupures béantes dans la redistribution, contre la mise à sac des services publics et du tissu communautaire, contre cette droite qui murmure à l’oreille du pouvoir économique, etc. Pour une grève sociale, pour espérer vivre d’autres mondes que celui imposé par le capitalisme. 

Pour atteindre le square Victoria, je dois fendre une marée de fans des Canadiens, puis une armée, tout cours. Le contraste est saisissant. Je croise cinq fourgons anti-émeute du SPVM. Une dizaine de vannes noires, anonymes, dont on devine les occupants en apercevant à l’intérieur les silhouettes en armure. Des escouades de police montée sur leurs bêtes immenses. Et, bien sûr, s’étirant sur des kilomètres, des cohortes de policiers à vélo et à pieds. Je me sens minuscule dans mes shorts. Je baisse la tête, enfonce ma casquette et serre ma pancarte contre moi comme un bouclier.

Un flic à vélo m’interpelle en hurlant. Boule au ventre. Ils sont une dizaine et m’encerclent d’un seul coup. Celui qui a crié me filme avec son cellulaire, de la tête aux pieds, un lent travelling humiliant. Il exige de voir ma pancarte, puis de fouiller mon sac. Il me demande si je connais les « Robins des ruelles ». Les autres me fixent, certains avec un sourire amusé aux lèvres, d’autres avec le regard méchant. À mon premier refus, il m’assène la menace d’arrestation qui plane sur moi. La loi les autorise à nous fouiller sans autre raison que leur suspicion. Entourée, humiliée, je m’exécute.

Je rejoins enfin les quelque 2000 personnes massées au cœur du square Victoria. Les discours des militants tentent de couvrir les messages du SPVM. Un simple regard circulaire confirme l’intensité de la situation. Six des sept rues qui quittent la place sont murées par des phalanges de policiers anti-manifs, boucliers levés, matraques au poing. Derrière chaque ligne : poste de commandement mobile, agents armés de caméras de surveillance, sections équipées de lance-grenades lacrymogènes, chevaux, vélos, voitures, camionnettes… Sont-ils plus nombreux que nous ? Je lève les yeux. Des caméras sur tous les angles. Et, planant au-dessus de nos têtes, un drone noir, gigantesque. Nous sommes assiégés. Des souris dans une nasse.

J’entends quelqu’un à côté de moi: parfait que l’intelligence artificielle est utilisée depuis peu par le SPVM sur leur caméra. Je comprends alors ceux et celles vêtus de noir complet, irreconnaissable et disparaissant à leur guise dans la masse de corps qui protestent. C’est une mesure de sécurité. 

La manifestation est à peine partie, dans le bruit des chants, des cris et des tambours qu’elle se heurte à une des colonnes d’anti-manif. Impossible de passer, les colosses contrôlent la rue, et se resserrent sur toute la tête de la manif, matraque à la main. Un message du SPVM se perd dans les chants et claquements de main antifascistes. « Siamo tutti anti-fascisti » répètent les gens autour de moi.

Après avoir tourné en rond sur le square et nous être fait barrer la route à plusieurs reprises, nous remontons la côte du Beaver Hall, flanqués d’unités anti-manif qui verrouillent le trottoir. Mon regard croise celui d’un des policiers à travers sa visière. Robotcop. Je vois son sourire. Un sourire carnassier. Je ressens sa puissance. Il possède le droit de la violence. Il me sourit en tapant doucement sa matraque dans la paume de sa main gantée. Je baisse les yeux, mais d’autres autour de moi entonnent courageusement un chant répétitif : « TOUT, le monde, déteste la policeeeuuuu ! TOUT, le monde, déteste la policeeuuu ! »

Nous tournons le coin de René-Lévesque. À gauche, des gros bonhommes verts armés d’autres sortes d’arme que les précédents. Sur une voiture derrière, je lis « Sécurité du Québec». Devant eux, une cohorte d’anti-manif tend un long bâton au-dessus de nous, au bout de celui-ci, une caméra film le cœur du contingent. D’un coup, des cris intenses tournent mon regard vers la droite. Une dizaine de mastodontes sont entrés de force dans notre protestation, bousculant violemment ceux se trouvant sur leur passage, pour enlever la personne qui semble avoir tiré un feu d’artifice quelques secondes avant – les feux d’artifice sont aujourd’hui considérés par des armes à feu. Elle se fait trainer par terre hors de la manif, entourée des policiers en armure tapant sur ceux qui s’approchent de trop près. Je comprends alors le message d’enlèvement répété au début. 

Le ton monte. Leur contrôle de l’espace est quasi total, mais notre détermination semble sans faille. Ils provoquent notre colère bien plus qu’ils ne gardent la « paix ». Au travers de la marche qui marche, je voiz l’arrêté se faire tordre les genoux et les coudes dans le mauvais sens sous les cris de ses camarades. Tête écrasée. Ces cris sont stridents. Impossible de l’aider. 

Nous avançons jusqu’à Place des arts sans autres altercations. Dans une rue plus étroite, les coups sur les conteneurs de poubelle raisonnent avec les chorales de manifestation. La puissance du collectif me traverse, une intensité. Je ne sais pas ce qui se passe en tête de cortège quand j’entends des détonations sèches. Des tirs. Des fumigènes zèbrent le ciel et s’écrasent autour de moi. La foule explose, courant dans toutes les directions. Ma gorge s’enflamme, mes narines brûlent, mes yeux sont en feu. Qu’en est-il du husky que je suivais depuis le début ? Je ne vois plus rien, je suis aveuglée par la douleur et les cris. J’ai peur de mourir. 

Soudain, une main ferme m’agrippe le bras et une voix me crie de suivre. Je cours les yeux fermés, tractée par ce corps inconnu, luttant pour chaque bouffée d’air. D’un coup, je sens un liquide couler dans mes yeux. La panique. Je vais devenir aveugle. À travers mes larmes, je distingue la silhouette qui m’a sauvée : masque à gaz, capuche, gants épais, un grand X rouge peint sur le bras. D’une voix étouffée par le masque, la personne me dit avant de repartir vers d’autres, aveuglés : « Maintenant, prends soin des autres ! We keep us safe ! »`

Quatorze arrêté-es, énormément de violenté-es et plusieurs traumatisé-es pour quelques feux d’artifice, une dizaine de cônes orange renversés, mais surtout pour des discours qui ne cadre pas avec la loi et l’ordre.  La manif aurait continué ainsi deux heures de plus, cherchant à scander à travers le centre-ville couleur bleu et rouge la nécessité de s’unir pour espérer mieux vivre. Ce récit n’est en rien une fiction, et s’est produit en plein cœur de Montréal le 1 mai dernier. La répression, la violence policière et la surveillance d’État ne sont pas qu’à la télévision ou chez nos voisins du Sud, mais bel et bien dans nos rues. Il ne tient qu’à nous de riposter.

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