Y a-t-il encore une gauche québécoise ?
Ce que met en lumière l’affaire de la guillotine.
By Louve Rose
On ne rentrera pas dans les détails de l’histoire de la guillotine d’Alliance Ouvrière, d’autres l’ont déjà fait. Évidemment qu’il s’agit d’une manipulation et d’une panique artificielle montées en scandale national par les médias et la classe politique.
Ce qui nous intéresse ici, c’est surtout la réaction à cette histoire de plusieurs acteurices de la « gauche » québécoise et ce qu’elle révèle de l’état de la politique dans la « belle province ».
Québec solidaire, les directions de centrales syndicales ainsi que plusieurs intellectuel·les de « gauche » et plusieurs figures publiques se sont précipitées pour dénoncer l’action aussi rapidement que possible et pour la qualifier de « grande violence politique ». À ce titre, la validation par la gauche de ces discours de droite ne participe qu’à la légitimation de ce narratif et à grossir l’affaire. Pourtant, il est évident que sans ce rabattage médiatique et politique personne n’aurait retenu l’incident.
Alors pourquoi la gauche semble-t-elle s’aligner sur les opinions et les intérêts du centre et de la droite ? Déjà, quand je parle de la gauche, je désigne l’ensemble politique désigné à gauche au sein de la politique mainstream et « normale ». Il n’est évidemment pas question ici d’organisations et de mouvances dites « d’extrême-gauche », c’est-à-dire anticapitaliste, révolutionnaire, etc. Il est aussi question spécifiquement — et ce sera important plus loin — des grandes forces de la gauche, de ses figures et de ses directions, pas de l’entièreté de celles et ceux qui en sont membres, qui s’y impliquent ou qui s’y reconnaissent. Historiquement, le camp de la gauche au Québec a été composé des grands syndicats, d’appareils politiques, de regroupements communautaires, du mouvement étudiant et d’un ensemble de figures intellectuelles et culturelles. De ces forces, les centrales syndicales étaient clairement les plus importantes et puissantes, suivies par les appareils politiques comme le NPD, QS et le PQ à une époque définitivement révolue. À ce jour, parmi les acteurs de cette gauche, seuls le milieu étudiant et le communautaire n’ont pas dénoncé l’action d’Alliance Ouvrière. Ce n’est pas étonnant de voir les centrales syndicales et Québec Solidaire trahir leur camp, mais en même temps ce geste semble tellement inutile que ça pousse à la réflexion.
Nous sommes à une époque où des gestes criminels comme ceux des Robins des ruelles sont éminemment populaires et où le meurtre d’un PDG aux États-Unis fait de son auteur une figure adorée à travers le monde. Dans cette époque où le fascisme, la pauvreté, la guerre, la violence d’état et toutes sortes de maladies sociales ne cessent de grandir et d’étrangler la population, on aurait pu espérer que les organisations de gauche aient un peu plus de colonne vertébrale. Mais ce serait oublier la déconnexion totale entre la classe politique qui siège à l’assemblée nationale ou dans les directions syndicales et le reste de la population. Le traitement d’Haroun Bouazi par son parti avait néanmoins déjà révélé que QS préférait tenter de plaire aux médias de droite qu’à son électorat. Tout le jeu des signaux mensongers et des manœuvres de contournement du mouvement des centrales autour des appels du 1er mai nous montre bien comment ces gens-là pensent la politique. S’il leur arrive de désigner les graves crises de notre temps et d’appeler à y répondre, les gestes concrets, et même les véritables efforts de mise en avant de discours d’opposition au système sont entièrement absents.
Pourtant, malgré leur effort d’apaisement et de limitation de l’action, Québec Solidaire dégringole dans les sondages et semble en voie de potentiellement disparaître, tandis que les syndicats se font attaquer et désarmer projet de loi après projet de loi. Leurs actions et stratégies ressemblent de plus en plus à un suicide politique. Il y a déjà eu une vraie gauche au Québec, qui, sans être révolutionnaire, était capable de désigner les ennemis correctement et cherchait à prendre part aux mouvements sociaux.
Si notre média avait existé à l’époque du premier Front Commun, nous aurions assurément critiqué et fait front contre les directions syndicales et les politicien·nes de gauche du PQ, mais au moins, nous l’aurions fait depuis un semblant d’affinité politique. Que reste-t-il qui nous unisse à elleux — elleux qui sont supposé·es représenter les volontés de changement des dépossédé·es ?
Alors, la gauche est morte ?
Évidemment que non. Déjà, les directions de centrales syndicales ne représentent pas l’ensemble de leurs membres et des syndicats affiliés. Les grèves récentes des cols bleus, paramédics et de secteurs précis ont montré qu’il reste une certaine combativité syndicale (même qu’elle semble reprendre du poil de la bête). Cette activité syndicale plus courageuse semble rester assez dépolitisée, mais on peut avoir un peu d’espoir que le travail de groupes comme Alliance Ouvrière, la Grande Démission, le CFP, l’IWW et d’une partie des militant·es syndicaux·les puisse réussir, à terme, à repolitiser ces mouvements. Certains conseils centraux et syndicaux locaux ont d’ailleurs mobilisé pour la manifestation du 1er mai indépendamment des centrales. Par ailleurs, une tentative de grève syndicale a levé suffisamment pour qu’on puisse croire qu’avec un peu plus de temps et de momentum, elle réussisse.
Au-delà des syndicats, les deux autres grands acteurs historiques de la gauche — les étudiant·es et les groupes communautaires — semblent revenir à la vie après une difficile période avant et pendant la pandémie. La grève du communautaire à boute nous témoigne au minimum de la capacité de mobilisation des groupes communautaires, tandis que la participation de son aile la plus à gauche au 1er mai indique qu’il existe des éléments politisés capables de rallier une partie du mouvement. De leur côté, les étudiant·es, notamment via la CRUES, sont de nouveau une véritable force dans l’échiquier politique québécois. Le succès ou non de l’effort de GGI 2027 nous donnera une meilleure idée de l’étendue de ce retour en force, mais on peut déjà dire que le mouvement est le plus uni, le plus politisé et le plus dynamique qu’on l’a connu depuis 2015 (je fait fi ici des mobilisations pour le climat qui ont mobilisé largement, mais, tant qu’à moi, pas du fait des organisations étudiantes et surtout sans une réelle unité politique). En plus de ces deux groupes historiques, tout un nouvel ensemble de forces de gauche, notamment celles issues des mobilisations pour la Palestine, a émergé dans les dernières années et ne semble pas avoir perdu tout son momentum.
Ne quand même pas croire trop fort à la gauche
Sans chercher à critiquer les groupes mentionnés plus haut, je veux quand-même nuancer ce qui peut paraitre comme un certain enthousiasme en rappelant les limites d’une gauche, même particulièrement mobilisée. Le climat politique change et le retour d’une certaine gauche nous offre un plus grand espace de jeux et une meilleure chance de voir émerger de grands mouvements sociaux. Cependant, on est loin des grandes années de rapport de force entre classes qu’a connues la société québécoise. On est aussi dans une fin de régime et le départ de la CAQ pourrait laisser place à un apaisement social. Ce ne serait pas la première fois qu’une élection asphyxie la gauche. Il faut aussi voir la nécessité de construire au-delà de la gauche une force capable de faire pression sur elle, de la politiser mais aussi de prendre le leadership de l’organisation et de l’action pour imposer combativité et rythme aux luttes sociales. Il faut compter avant tout et surtout sur les forces du camp révolutionnaire.
Le retour des révolutionnaires
Alors que la gauche était à terre ou devenait maître de l’art de la trahison, on a vu émerger une constellation d’initiatives, d’organisations et de mouvements se revendiquant de l’anticapitalisme, de l’anti-impérialisme, de l’anarchisme, du communisme ou de l’appellation révolutionnaire. Ces groupes sont beaucoup, beaucoup trop nombreux pour les nommer, mais depuis la fin des confinements il est clair qu’un certain dynamisme est en place dans cette « gauche » qui n’appartient pas à la gauche que je nomme plus haut. C’est dans cet ensemble large qu’il faut placer nos espoirs. Aussi faibles ou isolés ces groupes puissent-ils paraître, leur influence collective grandit de jour en jour; le 1er mai nous l’a montré. Si ces groupuscules en venaient à réussir à s’organiser, à proposer de véritables stratégies de lutte et à effectuer des rapprochements concrets, il ne serait pas impossible d’imaginer voir la province basculer dans une nouvelle phase de conflit social prolongé comme elle l’a connu pour les 15 premières années de ce siècle et à d’autres moments auparavant.
Une ligne doit être dressée entre les traîtres, opportunistes, carriéristes, centristes et autres faux gauchistes, et les forces réelles du mouvement social et du changement. L’heure est à la clarté, au sérieux et à la créativité pour qu’on puisse enfin voir la lumière au bout du tunnel.
Avec amour et rage
Louve Rose
